Relations tuniso-italiennes : les limites d’un paradigme classique (Par Eugenio Dacrema*)

Le Président tunisien Beji Caïd Essebsi s’est rendu en visite officielle en Italie du  8 au 9 février, où il y a rencontré le Premier ministre italien Paolo Gentiloni, le Président de la République Sergio Mattarella, et s’est adressé à la Commission des affaires étrangères du Parlement italien. L’événement a été brièvement rapporté par les médias italiens, en ces jours où leur attention est surtout portée (comme beaucoup d’autres médias dans le monde) sur les dernières excentricités du nouveau président américain et / ou sur les développements de la lutte contre DAESH (et incidemment sur la guerre civile en Syrie).

En lisant les quelques rapports italiens sur la visite du président tunisien, on peut avoir une idée claire de ce que sont les relations de l’Italie avec la Tunisie – et avec la plupart des autres pays arabes. Les mots «immigration» et «sécurité», suivis du terme «terrorisme», sont les plus utilisés dans la description des themes traités lors des réunions diplomatiques. Ils sont suivis de loin par le terme «développement», généralement dans un sens générique et considéré comme un moyen au service de la coopération entre pays relativement aux questions, une fois de plus,  «d’immigration» et de «sécurité». Dans le cas spécifique de la Tunisie, le mot « Libye » apparaît souvent également étant donné  sa proximité géographique avec la Tunisie et avec l’Italie. La Libye est en fait la véritable priorité de la politique étrangère méditerranéenne de l’Italie, plus particulièrement ces derniers mois. Les raisons, encore une fois, ont à voir avec les questions d’«’immigration» et de «sécurité», bien que ce dernier terme soit souvent suivi de l’adjectif «énergétique».

Le problème, en somme, est l’approche statique et rigide que l’Italie a développé envers la plupart des pays du sud de la Méditerranée, et l’incapacité qui en découle d’élaborer des approches diplomatiques alternatives prenant pleinement en compte les spécificités politiques, sociales et économiques de chaque pays. Depuis près de deux décennies, l’approche vis-à-vis de la plupart des pays arabes méditerranéens (ceux du Golfe ayant souvent d’autres «caractéristiques» relatives à des intérêts bien compris), ainsi que plus généralement ceux du sud, est centrée sur la gestion des questions d’immigration et de sécurité,  conçus souvent comme des concepts interdépendants.

D’autres aspects, tels que les accords économiques ou la coopération culturelle et en matière de développement, sont gérés principalement au niveau européen, alors que ceux de type politique et culturel sont negligés. En général, il y a de grandes difficultés, tant au niveau institutionnel que médiatique, à considérer la Tunisie en tant que telle, et non pas seulement comme un contexte où les menaces terroristes ou les flux migratoires (et en des temps meilleurs, les vacances ensoleillées) sont générés. Un tout constitué d’une société de plus en plus sophistiquée qui, après s’être libérée de la dictature, lutte pour consolider la démocratie de façon autonome et pacifique -ce que peu de pays européens, comme l’Espagne, l’Allemagne ou l’Italie peuvent revendiquer.

Ce type d’approche est préjudiciable à l’Italie pour au moins deux raisons simples : Premièrement, la proximité géographique entre les deux pays (l’une des premières choses que l’on apprend en Tunisie et qu’on vous répète souvent, est que Tunis est la capitale la plus proche de Rome), ce qui rend la coopération dans toutes les domaines, notamment économiques, potentiellement particulièrement avantageuses. Deuxièmement, les liens culturels étroits qui unissent les deux pays, conjugués à la présence d’une importante communauté historique italienne, dont l’histoire et le soutien potentiel à la coopération d’aujourd’hui ont toujours été, malheureusement, négligés.

Mais ce type d’approche rigide et monothématique n’est pas qu’un problème italien. Il est répandu parmi les membres de l’Union européenne (UE) et même  les institutions européennes elles-mêmes, malgré des décennies d’engagement (ainsi que de soutien financier) vis-à-vis de la société civile locale et la promotion de la démocratie. Ainsi, on pourrait presque dire que ces dernières années, l’UE a inexplicablement ignoré l’un des rares pays qui a réellement pu s’incarner dans les aspirations en termes d’idéaux, techniquement au cœur du projet européen.

Un exemple de cette approche qui je pense est frappant, est la couverture médiatique italienne – et généralement européenne – de l’attentat terroriste du Bardo de 2015. Ce jour-là, immédiatement après que les premières nouvelles aient été rapportées par les journaux et les télévisions italiens, ces événements ont été présentés comme simplement une attaque terroriste islamiste contre des touristes étrangers à l’intérieur d’un musée tunisien. Le fait que le musée soit situé dans le même édifice que le Parlement tunisien – ou que selon certains témoignages, il ait initialement été la cible principale – n’a presque jamais été mentionné. Comment le récit aurait-il été construit si la même attaque avait eu lieu dans un musée rattaché au Parlement italien ou français ? Ce jour-là,  j’ai eu le privilège de préparer, en collaboration avec mon amie la députée italienne Lia Quartapelle,  la rédaction d’un article qui présentait ce qui s’était produit comme étant principalement l’attaque contre l’édifice du Parlement d’une jeune démocratie.

(*Eugenio Dacrema est  doctorant à l’Université de Trento, en Italie. Il est actuellement chercheur invité à l’Université américaine de Beyrouth, et associé de recherche auprès du groupe de réflexion italien ISPI. Il collabore périodiquement avec plusieurs journaux italiens comme Corriere della Sera et Il Foglio. Il prépare régulièrement pour le Parlement italien des études traitant de diverses questions politiques concernant la région MENA .)