Reprise en main postrévolutionnaire au pays du Makhzen   (Par Simon Pierre *)

Benkirane et Med V

Le 07 octobre dernier s’est tenu au Maroc le deuxième scrutin législatif depuis la réforme constitutionnelle de 2011. Au terme d’une campagne d’une rare intensité, le parti islamiste sortant, le PJD, a amélioré son score en gagnant 18 sièges supplémentaires. Cependant, après plusieurs années durant lesquelles on a tenté de lui savonner la planche, son leader Abdelilah Benkirane, semble finalement avoir glissé, et nul doute que les électeurs seront surpris de découvrir qu’ils ont voté pour… Saadeddine El Othmani. 

Le schéma de la reprise en main

Le Parti authenticité et modernité (PAM, libéral) aura échoué à lui ravir la première place. Un parti qui a été fondé en 2008 par « l’ami du roi » Fouad Ali el-Himma pour faire contrepoids au Parti de l’Istiqlal (Parti de l’independence), le PAM avait été écarté par les stratèges du palais au moment des soulèvements du printemps arabe, et El-Himma s’en était retiré en 2011 pour devenir officiellement un des conseillers du roi.

Malgré le soutien massif des réseaux du makhzen, et en ayant recours à une propagande agressive contre le PJD au pouvoir, le PAM, parangon de la « laïcité » (sic) et/ou de «l’islam authentique », n’aura pas réussi à reprendre le pouvoir.

Comme pour l’Egypte et la Tunisie, le schéma prévu pour le Maroc a consisté à confier l’alternance politique et la mise en œuvre de réformes néolibérales impopulaires à un parti islamo-conservateur censé mieux à même de faire passer la pillule. Ce qui en outre devrait avoir pour conséquence de le décrédibiliser et permettre ainsi au Makhzen de reprendre en main les affaires du pays ; et étouffer pour de bon l’élan révolutionnaire du printemps arabe. Au Maroc, bien sûr, cette opération devait se jouer subtilement, en douceur, en évitant le recours à une intervention à la Sissi en Egypte, ou de tomber dans une situation tenant du fouillis à la tunisienne.

Benkirane a donc fait office, en quelque sorte, d’eunuque exécutif, chargé d’expédier les affaires courantes et d’appliquer les injonctions néolibérales et impopulaires du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. Ces institutions s’étant, également déclarées concernées par la gabegie financière de la Caisse de compensation qui subventionne les produits de base que lui vendait, en situation de quasi-monopole, la Société nationale d’investissements (SNI, un  consortium royal). Cette SNI qui s’est d’autre part engagée dans un processus de transformation en fonds d’investissement, lui permettant d’adopter un profil bas et d’être moins visible.

Pour appliquer son « programme », le PJD a dû se contenter des ministères de la justice, de l’enseignement supérieur et des affaires étrangères, et se concentrer sur… l’ordre moral ; ce qui, au fond, arrangeait bien les affaires du Makhzen.

Akhannouch, le milliardaire du plan Maroc vert à la rescousse du Makhzen

Un autre pilier de la coalition royale est Aziz Akhannouch, chef du Rassemblement national des indépendants (RNI, libéral) ; un milliardaire issu de la notabilité des négociants de Tafraout (sud-ouest du Maroc), qui a constitué en deux décennies un empire économique national (le groupe Akwa), et étendu son influence politique sur la région du Sous-Massa-Draa.

En super-ministre de l’agriculture, Aziz Akhannouch, dont la proximité avec le palais n’est plus à démontrer, fut chargé du « plan Maroc vert », avec pour tâche de promouvoir l’investissement agricole, notamment dans les régions sous-exploitées à l’époque coloniale (le Maroc « inutile ») et qui le sont restées. En fait, il ne s’est agi ni de prêter aux paysans, ni de leur allouer des subsides, mais de récupérer des terres collectives tribales pour les affermer à des investisseurs citadins, et y employer des ouvriers à 6 dollars par jour ; rien de bien nouveau depuis 1912.

L’opinion publique semble cependant avoir pris acte de cette situation, et tout en constatant l’impuissance de Benkirane, homme supposé sincère et honnête mais souffrant de contraintes imposées par un système tout puissant, a permis à son parti de remporter la majorité relative des sièges du parlement. Ceci, en dépit des charges du PAM, et malgré (ou grâce à) la prise de risque exceptionnelle du candidat Benkirane, lorsqu’il souligna la partialité du palais lors de la campagne électorale.

 Ou comment transformer une défaite en victoire

C’est ici qu’une disposition de la constitution, l’article 47, entre en œuvre, qui requiert que le roi « nomme comme chef de gouvernement un membre du parti politique arrivé en tête des élections ». Il est évident que les partis institutionnels forment une large majorité de l’hémicycle. Mais il n’est pas d’usage, au pays de l’extrême occident, de marier ainsi les partis institutionnels. Ils doivent par contre se mouvoir comme des fous et des tours dans un vaste jeu d’échec. Leur objectif est soit de marginaliser les partis historiques, ou de dissoudre leur discours et de les discréditer à l’usage du pouvoir.

Ainsi, le PJD, dont l’intérêt tactique est de retourner dans l’opposition, est sommé par le trône de joindre la coalition. C’est là que le génie tactique et la puissance du palais s’allient aux ambitions individuelles : Akhannouch devient le négociateur officiel (le véritable chef de l’exécutif) et réussit à fusionner le RNI et l’Union constitutionnelle (UC), un autre parti « institutionnel », pour former un groupe parlementaire incontournable.

 Les deux PJD, le pouvoir et la gauche

Akhannouch exige alors du premier ministre d’inclure l’USFP dans le gouvernement. Le vieux parti socialiste issu de la mouvance de Bouabid et Ben Barka était tombé dans l’escarcelle du régime lorsqu’il est entré au gouvernement en 1998. Il a subi depuis plusieurs défaites électorales successives, conséquences prévisibles et prévue de son association avec le Makhzen, ce qui est précisément le plan réservé au PJD.

Mais Benkirane a des obsessions, et parmi celles-ci, une haine tenace vis-à-vis des marxistes contre lesquels il a bataillé durant ses années universitaires, lorsqu’il luttait contre les rouges et les gauchistes, « athées convaincus et ennemis de Dieu et de l’Islam ». Il refuse donc catégoriquement d’incorporer l’USFP dans l’alliance gouvernementale, laquelle comptait pourtant déjà 12 députés du PPS, ex-parti communiste, fondé par un proche de… Hassan II. 

Le retournement du PJD

Le 8 janvier, Benkirane déclarait refuser toute alliance avec les socialistes et l’UC. Pour Akhannouch, il fallait donc désormais lui trouver un remplaçant.

Le Roi, en tant que garant des institutions, peut dissoudre le parlement, où imposer, en vertu de ses pouvoirs exceptionnels, un autre parti à la tête d’une coalition. Mais ce précédent constituerait un signe négatif propre à décrédibiliser un peu plus le Makhzen. De plus, il était nécessaire de poursuivre la stratégie d’association du PJD au pouvoir, lequel, s’il était dans l’opposition, pourrait très bien revenir au pouvoir en 2021 avec une majorité absolue.

Entre ainsi Saadeddine el-Othmani, médecin, homme politique d’obédience islamiste, membre du PJD, et concurrent de Benkirane dont il ne partage pas le même parcours, et est considéré comme étant  « capable de compromis ». Psychiatre, originaire de la région du Souss, passionné de droit musulman et de théologie, il s’agit d’un islamo-conservateur attaché aux valeurs traditionnelles et à la monarchie.  Pendant trois mois, Akhannouch, véritable premier-ministre du pays, travaille dans l’ombre à retourner le PJD contre son propre dirigeant. Le 15 mars, le roi ne prit même pas la peine de signifier à Abdelilah Benkirane son congédiement et nomme Saadeddine el-Othmani premier ministre.

 La voix muette du peuple

Seul l’avenir nous dira ce que les militants du PJD et el-Othmani décideront finalement. Il fort possible que le Makhzen réussisse son pari de scinder le parti islamiste en deux tendances : un groupe favorable à Benkirane et ses sorties tonitruantes, qui soutient la coalition du bout des lèvres, et un groupe d’institutionnels, en charge de gérer le pays.

L’opinion, cependant, risque de ne pas suivre, la participation électorale officielle était en octobre dernier de 43%. Or le pays ne compte que 15,7 millions d’inscrits pour 34 millions d’habitants, ce qui signifie que les votants n’ont été que 6,6 millions. A cela on doit ajouter un taux de bulletins nuls/blancs de 13%, ce qui reste tout de même un nombre très élevé bien que plus faible que celui des élections de 2011, et souligne le nombre important de mal-votants.

Il est possible que les marocains qui ne sont pas encore complètement écœurés par le système électoral et les intrigues qu’il inspire, vont maintenir leur soutien à  l’ex-premier ministre Benkirane. Il est cependant probable que le corps civique officiel va continuer à se contracter, ce qui en fin de compte ne peut que favoriser le PJD.

Sur le long terme, la notabilité et le ministère de l’intérieur perdent peu à peu leur contrôle traditionnel sur le vote des masses rurales. En effet, la population s’urbanise et se libère par là même de « liens féodaux » et de son « devoir civique » obligatoire. Les «incitations» versées dans les quartiers et villages par les partis institutionnels ne suffisent plus à convaincre les électeurs. D’autre part, le nombre de votants ne peut que se réduire plus encore. Par contre, les islamo-conservateurs disposent eux d’un stock d’électeurs convaincus, représentant environ 7% de la population totale. Ce qui, au train où vont les choses, pourrait un jour suffire à obtenir la majorité absolue, lors d’un prochain scrutin !

( * Simon PIERRE est journaliste et conférencier ; diplômé d’histoire médiévale des pays d’islam, ainsi que de relations internationales. Il tient le blog Culture d’Islam, aux Sources de l’Histoire : http://www.culture-islam.fr/a-propos )