Trump

Moyen-Orient : Avec Donald Trump, plus ça change plus c’est (presque) la même chose… 

Cet article a egalement été publié dans le quotidien en ligne tunisien Kapitalis du 12 Avril 2017,  et le quotidien algérien L’Expression  du 15 Avr 2017  

Jusqu’à tout récemment le grand public les journalistes, diplomates, analystes et autres experts, aux États-Unis et de par le monde, se demandaient quelles seraient dans les faits les orientations en matière de politique étrangère de l’imprévisible dilettante, Donald Trump.

Certains dans le monde arabe se sont meme laissés séduire par les déclarations du candidat Trump durant la campagne des présidentielles, prônant un isolationnisme non-interventionniste, en particulier au Moyen-Orient (« laisser les syriens résoudre leur problèmes entre eux », avait-il declaré), et néanmoins va-t’en guerre s’agissant de Daech (Etat islamique) qu’il a promis de détruire.

Ils ont aussi  apprécié les critiques qu’il a formulées envers son prédécesseur Barack Obama, qui aurait soutenu les islamistes dans la région, et même dans certains cas les plus radicaux parmi eux, de même que l’Iran chiite et ses partisans dans certains pays arabes.

Dans la ligne de ses prédécesseurs et au delà

En réalité, s’agissant du Moyen-Orient Donald Trump n’est pas bien différent dans son approche va-t-en guerre de ses prédécesseurs et de sa principale adversaire aux récentes élections présidentielles, la démocrate Hillary Clinton, considérée comme une interventionniste militariste. Trump est même allé plus loin, il n’a pas hésité à violer le droit international qui exige l’autorisation de l’ONU avant d’engager une action militaire contre un État souverain (la Syrie).  En outre, il n’a  même pas respecté les termes de la constitution américaine concernant l’usage de la force militaire contre un pays étranger, stipulant qu’à moins que les Etats-Unis d’Amérique ou leurs intérêts vitaux soient attaqués (ce qui est loin d’être le cas), le Président doit obtenir l’autorisation du Congrès avant d’y avoir recours. En fait, le bombardement décrété par le president américain de l’aérodrome militaire le 6 avril 2017 , constitue la premiere attaque militaire américaine menée directement contre une base syrienne.

Il faut préciser en passant que malgré les déclarations non-interventionnistes du candidat Trump durant la campagne présidentielle, le nombre d’attaques militaires a augmenté depuis qu’il a pris ses fonctions. Elles ont été menées au Yémen, en Irak et en  Somalie. D’autre part, on remarquera que la centaine de rebelles et civils syriens, dont 16 femmes et 23 enfants tués par les armes chimiques prétendument utilisées par les forces armées syriennes contre des forces rebelles le 4 avril 2017, constitue un chiffre nettement inférieur à celui du nombre de civils (un millier) victimes des frappes aériennes américaines en Syrie, autorisées par Donald Trump, en un seul mois (mars 2017) !

En réalité, le sort des civils syriens, prétexte utilisé pour intervenir en Syrie, est la dernière des préoccupations de Donald Trump. N’a t-il pas interdit aux réfugiés syriens d’entrer aux États-Unis, et durant la campagne électorale présidentielle appelé à renvoyer ceux parmi eux qui avaient déjà été admis aux Etats-Unis ?

Un  dilettante imprévisible? 

Beaucoup de commentateurs avaient exprimé des craintes de voir un dilettante imprévisible et sans expérience politique, sans véritable vision, sans parler de stratégie globale, comme Donald Trump, prendre les rênes de  la première puissance mondiale.

Le candidat Trump avait envoyé des signaux contradictoires durant la campagne électorale pour la présidence de la république, prêchant d’une part un certain isolationnisme tout en condamnant la politique moyen-orientale de son prédécesseur Barack Obama et de sa concurrente aux présidentielles, Hillary Clinton, mais affirmant d’autre part sans ambages la nécessité de restaurer la grandeur américaine (« Make America great again »), intérieurement et sur la scène mondiale. « Make America great again » internationalement signifie pour lui restaurer sa suprématie mise à mal par la politique étrangère trop favorable au processus de mondialisation (« globalist« ), trop molle et trop hésitante, de ses prédécesseurs à la présidence de la république (notamment démocrates), a-t-il souvent déclaré.

Cette « mollesse » aurait donc permis, toujours selon Donald Trump, l’émergence de DAESH au Moyen-Orient, et combinée à une indifférence flagrante vis-a-vis des intérêts   américains fondamentaux, y compris commerciaux, elle aurait favorisé egalement celle de la Chine et de la Russie en tant que puissances globales en concurrence avec les Etats-Unis. Trump a également fortement critiqué Obama pour ne pas avoir donné suite aux menaces qu’il avait proféré à l’encontre d’Assad, si ce dernier venait à utiliser des armes chimiques contre ses ennemis. Selon Trump, cela fait apparaître les Etats-Unis comme incertains, faibles et incapables de se faire respecter.

Donald Trump est certes un dilettante en matière de politique internationale, mais on peut dire qu’il possède un agenda qu’on peut qualifier de populiste de droite, déterminé dans ses grandes lignes en opposition à celui de ses prédécesseurs (Obama, en particulier), ainsi que, à quelques nuances près, celui des establishments républicain et démocrate, qu’il qualifie de «globalist» (tenants et promoteurs de la mondialisation) , en réalité peu soucieux des intérêts véritables de cette Amérique blanche (relativement pauvre parce que délaissée par les élites cosmopolites), rurale et périurbaine, qu’il prétend représenter. Comme expliqué plus loin, cet agenda s’inscrit, dans ses grandes lignes, dans une idéologie spécifique.

L’ establishment et les républicains traditionnels

Trump a donc décidé d’agir et de bombarder la base aérienne syrienne d’où seraient partis les avions qui ont lâché des bombes chimiques sur des civils, pour ne pas donner l’image d’être aussi « mou » et hésitant qu’Obama, incapable d’utiliser la force pour faire respecter les intérêts et l’omnipotence des Etats-Unis. Il apparait ainsi comme  un vrai « dur » ! Ce qui ne peut que plaire à sa base, et donne aussi des gages à ces responsables républicains influents et tenants d’une ligne dure et interventionniste, du type John McCain et compagnie qui ne le tiennent pas en grande estime, mais dont il a besoin pour obtenir le soutien du congrès en cas de besoin.

En outre, il faire taire ses opposants, toujours au sein de son parti républicain, qui l’accusent de s’être acoquiné avec les russes, qui l’auraient aidé à gagner les élections grâce à un piratage informatique dont ils se seraient rendus coupables. Relevons que nombre de républicains traditionnels sont encore figés  dans un état d’esprit digne de la guerre froide s’agissant de la Russie, dont l’objectif au Moyen-Orient serait, ni plus ni moins, toujours selon eux, de supplanter les Etats-Unis en tant que puissance hégémonique, ce que bien-sur ils ne peuvent  accepter.

Et, ce qui ne peut que plaire aux faucons républicains très attentifs au maintien d’une certaine hégémonie américaine en Asie, il en profite pour envoyer un signal fort à la Corée du nord qui continue à défier les Etats-Unis en poursuivant son programme nucléaire, malgré les avertissements et menaces américains.

L’extrême droite

Il faut rappeler que sur nombre de sujets, Donald Trump se situe très à droite, et que les électeurs d’extrême droite constituent le cœur de son électorat. Son principal conseiller et éminence grise, Steve Bannon, est un militant de longue date de la droite radicale américaine, qui a déclaré être un admirateur de Marine Le Pen et inspiré par des idéologues francais nationalistes d’extrême droite, comme Charles Maurras et Jean Raspail. Pour Bannon, il faut restaurer la toute-puissance de l’occident chrétien, et l’Amérique doit s’atteler à cette tâche.

Le clan pro-Israel

Outre le fait que le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu  au lendemain de la victoire aux présidentielles de Donald Trump a déclaré le concernant « qu’il n’y a pas de meilleur soutien du peuple juif et de l’Etat juif » , le cercle restreint des proches conseillers du president américain comprend des individus très proches de l’Etat hébreu, notamment son beau-fils, Jared Kushner. Lui qui a financé des colons en Transjordanie et dont les parents ont meme accueilli chez eux  Benjamin Netanyahu  lors de ses séjours aux Etats-Unis il y a quelques années. Inutile de souligner ici  que la chute du régime de Bachar El Assad  est fortement souhaitée par le gouvernement, ainsi que de large segments de la classe politique et du public israéliens. Ils ont à présent des relais puissants et influents au sein même de la maison blanche.

Généralement, l’extrême droite fascisante tant en Europe qu’aux Etats Unis est plutôt antisémite, et les incidents antijuifs se sont multipliés aux Etats-Unis depuis l’élection de Donald Trump (et même avant, durant la campagne électorale).  Cependant,  l’extrême droite semble avoir  » évolué  » : Elle reste (relativement) anti-semite dans ses croyances et son idéologie, mais, en même temps, paradoxalement, pro-Israel, s’agissant de la politique étrangère des Etats-Unis au Moyen-Orient. Et, même s’il y a des dissensions entre les clans de Bannon et celui de Kushner, comme l’a rapporté  la presse americaine, ils peuvent s’entendre sur un certain nombre d’objectifs, notamment s’agissant de la préservation de la sécurité et de la prééminence d’Israël  dans la région du Moyen-Orient.

Les alliés arabes

Au cours du mois dernier, Trump a rencontré les alliés arabes traditionnels des Etats-Unis au Moyen-Orient : le prince héritier Mohammed bin Salman d’Arabie saoudite, le président égyptien Abdel Fattah al Sissi et le roi Abdallah de Jordanie. Ils ont tous exprimé des critiques et meme de l’irritation envers ce qu’ils perçoivent comme une inclination favorable à l’Iran de la part de l’administration Obama, et leur espoir que la nouvelle administration américaine considère désormais ce pays, qui comme on sait soutient le régime Assad en Syrie, comme une force nuisible dans la région.

Changement d’orientation?

Cependant, même si l’ensemble des facteurs précités ont pu contribuer à la décision de Donald Trump de bombarder la base militaire syrienne le 4 avril dernier, peut-on en conclure que le president américain va se convertir en interventionniste, et tourner le dos à la Russie en remettant en question son approche consistant à coopérer avec elle pour résoudre le conflit Syrien et combattre Daesh ?

Il semblerait que ce ne soit pas le cas.  Ou ,en tous cas, pas encore. Certains rapports indiquent que la Russie a été alertée préalablement au bombardement, limitant ainsi le risque d’escalade. D’autre part, le secrétaire d’État Rex Tillerson n’a-il pas déclaré que les bombardements américains de la base aérienne syrienne ne suggèrent aucunement un changement dans la stratégie globale des Etats-Unis et donc de ses relations avec la Russie ? Une intervention militaire américaine en Syrie pour faire tomber le gouvernement du president Assad et le remplacer, comme le souhaite plusieurs acteurs impliqués dans le drame syrien, ne semble pas être envisagée, comme l’a egalement indiqué le secrétaire d’État Rex Tillerson. Outre qu’elle ne ferait qu’aggraver et compliquer la situation, avec plus de morts, de réfugiés et de terroristes, elle nécessiterait l’utilisation de moyens militaires importants, y compris le déploiement de troupes au sol, qui seraient mieux utilisés contre Daesh, le véritable ennemi déclaré des Etats-Unis, d’après Donald Trump.

(Nejib Ayachi, Washington DC)