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( Par Ahmed Abdou *)

La Tunisie compte plusieurs partis de gauche devenus microscopiques et presque insignifiants sur la scène politique, si l’on met de côté le Front populaire qui n’est d’ailleurs pas un parti mais une alliance regroupant quelques partis seulement de la grande famille de la gauche tunisienne.

Les anciens partis al-Tajdîd, PDP, Ettakatol et d’autres, ne sont plus que de vagues souvenirs  dans la mémoire collective. Leur « démembrement » a donné naissance à plusieurs formations, à tel point que le simple citoyen ne parvient pas à en retenir le nom. L’ancienne gauche a en effet subi plusieurs morcellements tragiques. Si une bonne partie de sa masse électorale a préféré voter pour Nidaa Tounes, ses figures de proue se sont divisées en créant ou joignant ces innombrables partis incapables de peser sur la scène politique, ce qui ouvre la voie à une bipolarisation dangereuse entre islamistes et anti-islamistes. Ce qui aurait bien pu évoluer d’ailleurs en une guerre civile sans fin.

Bien sûr, la gauche en tant que mouvement culturel et idéologique occupe encore une place à part dans le cœur et l’esprit de nombreux Tunisiens, qui ne s’identifient pas pour autant aux partis de gauche d’aujourd’hui. Dépités, certains parmi eux ont pu trouver refuge dans des associations de la société civile ou les syndicats, d’autres se sont simplement retirés de l’espace public pour se laisser absorber par les engagements de la vie privée.

Voici en quelques mots le tableau d’un courant politique plus que jamais affaibli, soulevant ainsi des inquiétudes tout à fait légitimes, non seulement de la part des militants de gauche, mais aussi de simples observateurs du paysage politique tunisien.

Plusieurs regroupements politiques ont surgi ces derniers temps avec l’intention d’occuper le centre, ce mystérieux centre dont à force de parler, on ne sait plus où il est. Pour ne citer que deux exemples récents, Tunisie Alternatives de Mehdi Jomaa et le Front du Salut de Marzouk et Riahi, sont deux rassemblements qui s’inscrivent dans cette tendance.

Le parti Nahdha quant à lui occupe, sans avoir de rival, ce qu’il est convenu d’appeler l’espace de la droite tunisienne, en ce sens que ce parti représente les forces conservatrices de la société tunisienne. Du point de vue économique, il ne s’écarte d’ailleurs pas des thèses libérales de la droite classique.

Au moment où islamistes, Bourguibiens et libéraux se restructurent en prevision des prochaines élections municipales, la gauche tunisienne ne cesse de s’effriter laissant un vide inquiétant, qui se traduit par un déséquilibre total qui semble appelé à perdurer encore des années. Il est vrai que plusieurs tentatives de regroupement se préparent aujourd’hui au sein de la gauche, mais aucune n’a encore abouti à un vrai rassemblement à la hauteur des aspirations populaires.

Six ans après la révolution du 14 janvier 2011, il est grand temps que la gauche tunisienne  réfléchisse sérieusement sur sa propre évolution historique et les enjeux qui sont les siens dans une conjoncture politique postrévolutionnaire, assez particulière.

Pourtant, sans que cela soit évident, ce tableau de la gauche actuelle aussi sombre qu’il puisse paraître, semble porter en lui les éléments d’une éventuelle renaissance.

Le dépassement du clivage islamiste/anti-islamiste

Il y a quelques années, la bipolarisation autour de l’islam politique avait le vent en poupe. Elle s’articulait autour d’une seule thématique : la question identitaire. Aussi importante soit-elle pour un peuple qui se cherchait une identité après sa révolution, la question identitaire a quand meme creusé le fossé déjà existant entre deux segments de la société tunisienne qui pourtant se ressemblent à bien des égards. En d’autres termes, les chômeurs, petits salariés, habitants des régions défavorisées et habitants des quartiers populaires des grandes villes, se sont battus les uns contre les autres, à cause du mélange à tout va entre politique et religion qui a prévalu dans le débat public. Pourtant, ces gens partageaient et partagent encore les mêmes souffrances héritées de l’ancien régime, et font certainement face aux mêmes défis, liés à la pauvreté, la marginalisation sociale et la continuelle dépréciation de la valeur travail par rapport au capital.

En un sens, la question identitaire, merveilleusement manipulée par le parti Nahdha d’un côté et Nidaa Tounes de l’autre, a permis de détourner l’attention des couches populaires de la source véritable de leur malheur, qui est liée à la question sociale.

Résoudre la question sociale : un combat de gauche par excellence

Après les élections de 2014 et le compromis de façade entre Nahdha et Nidaa Tounes, il semble que la question identitaire ait cédé le pas, un tant soit peu, à celle de type économique et social. Que ce soit dans les médias classiques ou sur les réseaux sociaux, cette nouvelle tendance s’accentue, jour après jour. Le tollé médiatique qu’avait créé l’incident des oasis de Jemna en est un bon exemple. Cet incident a remué le couteau dans la plaie et donné lieu à une mobilisation populaire redoutable contre toute la classe politique. La gauche tunisienne n’a malheureusement pas été à la hauteur de la noble mission qu’elle s’était attribuée, pour ce qui concerne les mouvements sociaux. Condamnée à la désunion, et donc à l’inefficacité, cette gauche a été incapable de donner une expression politique claire à ces revendications économiques et sociales. Une imposante voix de gauche a manquée  dans le débat public, avec absence d’une analyse bien articulée de la situation, et présentée par un grand parti de gauche visible au grand public.

La crise des oasis de Jemna est loin d’être un cas isolé. Plusieurs crises l’ont précédé et d’autres lui ont succédé. A chaque fois, les dossiers se sont fermés sur un compromis fragile et sans vision claire pour l’avenir. Le laisser-aller révoltant et le manque d’articulation entre les revendications économiques et sociales d’un côté et l’action politique de l’autre, font qu’il est urgent que la gauche reprenne toute sa place, à la fois sur la scène politique, mais aussi au sein des mouvements sociaux.

Les agitations de Tataouine et la crise de l’usine de câbles du Kef sont les derniers signes alarmants du grand malaise que la « Tunisie profonde » est en train de vivre. La gauche doit, aujourd’hui plus que jamais, assumer ses responsabilités et proposer une alternative en vue de rétablir les victimes de ce capitalisme effréné sous lequel nous vivons, dans leurs droits et dignité.

Ceci étant dit, il appartient aujourd’hui à la gauche de relancer le débat public sur la question sociale et d’en faire le critère principal sur la base duquel devra être évalué tout acteur politique en Tunisie. Du point de vue de la gauche, l’adversaire qu’il faudrait craindre le plus n’est pas nécessairement l’islamiste, ni le bourguibien d’ailleurs, mais quiconque pense la politique en Tunisie sur fond de guerres identitaires, relayant ainsi au second rang la question sociale.

S’il y a bien une question qui peut servir de tremplin à une grande coalition de gauche avant les élections municipales, c’est sans doute la question sociale. Reste à savoir comment une telle coalition pourrait être possible dans les conditions actuelles de la gauche tunisienne.

L’union à la base face à l’union des leaders

Inutile de rappeler qu’à partir de 2011 il y a eu mille et une tentatives visant à rassembler la gauche tunisienne dans le cadre d’un seul parti et autour d’un projet unique. Les chefs de partis n’ont jamais arrêté de s’inviter pour discuter de la nécessité de s’unir. Il n’est peut-être pas nécessaire de passer en revue toute les déceptions, projets inachevés et querelles de leadership qui sont à présent connus de tout le monde.

Il est certes important de continuer à mettre la pression sur les figures de proue de la gauche tunisienne éparpillée, pour que « les anciens combattants de la gauche » se mettent éventuellement autour d’une table et négocie une sorte d’union concertée et organisée par le haut. Mais, en même temps, il faut savoir tirer les enseignements de l’histoire récente de cette gauche qui a essayé cette méthode à maintes reprises et dans des contextes variés, sans pour autant parvenir à un résultat satisfaisant pour l’électorat de gauche. Lequel est malheureusement resté condamné à l’éparpillement, à chaque échéance électorale.

L’union par le bas devrait donc être la base même de tout effort de rassemblement de la gauche. Les jeunes générations qui s’identifient à la pensée politique de gauche, et ceux qui se considèrent de la grande famille de la gauche toutes catégories confondues, devraient prendre le relai et construire quelque chose de nouveau, loin des anciennes structures qui ressemblent aujourd’hui plus à des clubs d’intellectuels qu’à des partis politiques. Le but final de toute initiative devrait être la construction d’un grand parti de gauche à l’écoute des couches populaires sans s’enfermer dans les anciens schémas idéologiques hérités du siècle dernier.

Ceci étant dit, un grand travail de révision de la pensée politique de gauche devra se faire, avant qu’il ne soit trop tard. La raison la plus évidente de l’éclatement de la grande famille de gauche reste, évidemment, l’absence de consensus sur des questions très importantes telles que les suivantes : Que signifie être de gauche en 2017 ? Comment analyser la nouvelle donne économique et sociale selon une perspective de gauche, sans pour autant tomber dans la rigidité idéologique ? Comment être vraiment démocrate et progressiste et participer à un régime politique libéral, tout en adhérant à un projet de gauche qui se démarque substantiellement des autres ?

Aussi basiques qu’elles puissent paraître, ces questions ne trouvent toujours pas de réponse satisfaisante et partagée par les intellectuels de gauche en Tunisie (comme ailleurs dans le monde, d’ailleurs). Ce que l’on a réalisé jusqu’ici n’est que du bricolage, fait de compromis. Comme dans tout compromis, la côte est souvent mal taillée et certains discours restent ambiguës.

( * Ahmed Abdou est juriste et politologue, diplômé en Droit international et en Etudes arabes et islamiques contemporaines. Il est journaliste indépendant et collabore avec la Fondation Friedrich-Eibert à Tunis. )