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Salah Ben Youssef à gauche et Farhat Hached à droite, souhaitant la bienvenue à Bourguiba au centre, à son retour au pays après une tournée internationale de sensibilisation à la cause de l’independence nationale en 1949.

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Bourguiba: Les chemins de l’enfer sont souvent pavés de bonnes intentions

(Par Amira Aleya Sghaier*)

Les auditions récemment organisées par l’Instance vérité et dignité (IVD) ont relancé le débat sur l’héritage du premier president de la Tunisie indépendante, Habib Bourguiba.

C’est ainsi que le sort du principal opposant à Bourguiba a été évoqué. Il s’agit de Salah Ben Youssef, son adversaire au sein du parti de l’indépendance, le Néo-Destour.

En tant que raison principale de leurs divergences on a souvent mis en avant que ben Youssef, au contraire de Bourguiba, était un nationaliste arabe, parce qu’il avait trouvé protection et soutien auprès de Gamal Abdel Nasser. Mais en réalité il ne l’était pas. Sa formation politique et son enracinement en Tunisie l’en empêchait. Il était plutôt ce qu’on pourrait appeler un « maghrébiniste » ; son mouvement était bâti  sur les mots d’ordre de  » l’unité de la lutte des nationalistes nord-africains », se projetant dans « un État fédéral regroupant Tunisie , Algérie et Maroc ». Ce sont les nationalistes arabes actuels qui essaient de récupérer Salah Ben Youssef et de le classer parmi les leurs. De même que les islamistes veulent en faire un vrai « frère », parce qu’il a utilisé la grande mosquée de Tunis pour ses activités politiques, et des slogans religieux pour combattre son adversaire.

Les leaders nationalistes Bourguiba et Ben Youssef partageaient en fait les mêmes idées. Leurs divergences portaient sur l’appréciation des accords d’autonomie interne de juin 1953 passés entre la France et la Tunisie ; ce qui a poussé Ben Youssef à la surenchère et à adopter des positions conservatrices pour ratisser large et rassembler plus de tunisiens autour de lui.

D’autre part, et pour ce qui est des acquis du régime de Bourguiba. Ils sont effectivement nombreux, mais il ne faudrait pas les mettre uniquement sur son compte. En effet, toute une élite politique, syndicale, associative, partageait les mêmes idéaux que lui et a contribué à leur concrétisation.

On  doit à Bourguiba et à cette élite dans son ensemble, des réalisations comme la modernisation de l’administration, ainsi que de l’enseignement tout en le rendant obligatoire et gratuit, du système judiciaire ; le statut personnel ; la lutte contre des us et coutumes rétrogrades ; les multiples acquis sociaux, etc.

Cependant, là où Bourguiba a échoué, c’est par rapport à la modernisation politique. Petit à petit son régime est devenu autocratique et répressif : parti et leader politiques uniques ; mainmise quasi totale sur l’information ; procès politiques multiples (90 procès politiques de 1956 à 1987), touchant la gauche comme la droite, les syndicalistes, les activistes pacifiques comme les violents ; pratique systématique de la torture des opposants, etc. Le résultat de ce bilan : un général borné à pu prendre la tête de la Tunisie en écartant Bourguiba. Ben Ali est le fils légitime de Bourguiba, c’est cela la réalité.

Un autre échec de Bourguiba qu’il faut bien mentionner, est le fait qu’il a trahi ses idéaux modernistes, lorsque son premier ministre Mohamed Mzali a permis dès les années 1971-1972 aux frères musulmans de s’implanter en Tunisie et répandre leur venin ; et ceci pour contrecarrer la gauche qui commençait à se développer avec le mouvement Perspectives, ainsi qu’au sein des syndicats des travailleurs et des étudiants, etc. Bourguiba (et ceux qui se préparaient à en hériter) ont sacrifié l’avenir d’une Tunisie moderne, juste et égalitaire, pour garantir leur avenir personnel et garder le pouvoir. Bourguiba en est responsable. Les chemins de l’enfer sont souvent pavés de bonnes intentions.

* Amira Aleya Sghaier (Historien, Professeur à l’Université de Tunis)

Pour en savoir plus sur ce sujet, le lecteur est invité à lire le livre publié par l’auteur en 2011 intitulé: الحاكم بأمره بورقيبة الأول  (Bourguiba 1er. Le despote, éd. MIPE, Tunis, 2011)