Algerie legislatives 2017 (Photo Matin d'Algerie)
Photo: Le Matin d’Algérie 

Les résultats sans surprise de la cinquième législative de l’ère du multipartisme

Les résultats officiels des élections législatives du 4 mai 2017 n’ont guère surpris les observateurs avertis, en Algérie et ailleurs. Si dans les pays démocratiques, les résultats d’élections réservent souvent des surprises aux électeurs et à l’opinion publique, ce n’est pas le cas dans les pays à régime autoritaire. Dans ces pays, les résultats sont connus avant même la tenue des élections. Le groupe politique qui organise le scrutin est souvent le vainqueur. La fraude électorale, sous toutes ses formes, est l’instrument privilégié de la victoire. L’enjeu électoral n’est pas l’alternance pacifique du pouvoir mais la consolidation, voire la légitimation du groupe dominant, au détriment de la démocratie, ainsi que de l’alternance pacifique, dans le respect de la transparence. Les résultats officiels expriment en réalité le dénouement d’une lutte obscure entre clans du sérail et entre divers groupes d’intérêts, qui bénéficient de « l’économie de bazar » [caractérisée par la priorité donnée aux importations de biens auxquels on n’apporte pratiquement aucune  valeur ajoutée], et des rentes de situation.

La réduction substantielle des revenus en provenance du gaz et du pétrole de ces dernières années a amplifié ces luttes. Elles étaient jusqu’à récemment confinées aux hautes sphères de l’État. Aujourd’hui, elles se sont non seulement exacerbées mais ont envahi l’espace public et médiatique, et tous les coups bas sont permis, au vu et au su de tout le monde. Il n’y a pas de parti politique qui soit à l’abri d’intenses luttes intestines et byzantines, expression de ces querelles d’intérêt qui se manifestent également dans l’élaboration des listes électorales. L’intérêt particulier prime sur l’intérêt du parti et de la collectivité. En outre, la violence, physique et symbolique, prend dans un tel contexte une importance alarmante. Il n’est pas étonnant alors que les électeurs se détournent des urnes. Les véritables enjeux sont ailleurs. Les rêves de la jeunesse ne s’expriment pas par les urnes, ils sont noyés en Méditerranée, ou ailleurs.

Une campagne, morne, sans contenu et sans substance

La campagne électorale s’est déroulée dans l’ensemble comme les précédentes, sans évenement ou incident majeur. Traditionnellement, le pouvoir ne lésine pas sur les moyens (fourniture d’équipements, allocations financières et en personnel, etc.). En dépit de cela, on a pu assister durant 3 semaines à une parodie de campagne, morne, sans contenu et sans substance. Les espaces réservés par le gouvernement pour des évènements liés à ladite campagne ont été désertés par les électeurs. D’importants évènements ont d’ailleurs été annulés… Ceci, dans une Algérie où a émergé une classe de nouveaux nantis, sans scrupules, revendiquant haut et fort d’etre pleinement représentée dans les centres de décision.

Les résultats

Comme on s’y attendait, le FLN (Front de libération nationale) et son excroissance le RND (Rassemblement national démocratique), ont obtenu à eux deux la majorité absolue à l’Assemblée nationale populaire en remportant 164 sièges. Meme s’il a perdu des voix par rapport  aux précédentes législatives de 2012 (220 sieges), le FLN est considéré la première formation politique du pays, qui « pourrait gouverner pendant encore 100 ans », comme l’a affirmé son secrétaire général Djamel Ould Abbes. Il faut relever que ce résultat a bénéficié d’un avantage certain, en ce que la campagne électorale a été menée par le FLN au nom du président Bouteflika, coopté président d’honneur de ce parti en janvier 2005, alors qu’il est censé être au-dessus des partis, s’étant présenté  aux  présidentielles de 1999 comme  le «rassembleur »  de tous les citoyens.

L’alliance FLN/RND totalisant 264 sièges sur 462 reste la formation politique du pouvoir et de l’administration. Elle a officiellement recueilli à peine 11% du total des inscrits. Même en y ajoutant les groupes islamistes qui les soutiennent, le TAJ (Tajamou Amal el-Jazaïr) et le MPA (Mouvement populaire algérien), le pouvoir n’est appuyé que par moins de 20%  du corps électoral. Cependant, ce score ne l’empêche pas de parler au nom du peuple algérien tout entier.

Un néo-FLN, appelé alliance présidentielle, s’est reconstitué durant la crise sécuritaire. L’ouverture démocratique du système autoritaire s’avère être très limitée, après un quart de siècle de « pratiques démocratiques ». Le successeur du président Bouteflika sera manifestement coopté par le sérail et la famille, tout en sachant que plus de 70% des électeurs se détournent des urnes.

L’islam politique en perte de vitesse malgré les apparences

Sans grande surprise, les formations islamistes se sont classées en troisième position, avec une base sociale qui continue à se réduire au fil des ans (en Algérie, comme ailleurs). Les partis islamistes obtiennent 67 sièges, et sont ainsi  gratifiés de quelques départements ministériels.

Mentionnons ici que la redistribution des postes au sein des institutions de l’Etat ne relève ni sur une règle écrite ni du poids électoral dérivant des élections législatives. Les postes sont attribués sur la base des arrangements claniques de palais et des affinités clientélistes.

En tous cas, l’islam politique dit «modéré» ne fait plus recette aujourd’hui en Algérie. Par contre, le salafisme gagne chaque jour du terrain et s’implante en douceur dans des sphères culturelles (éducation et médias). En revanche, que ce qu’on a pu appeler « l’islam de marché » s’est accaparé plusieurs secteurs d’activités commerciales (informatique et pièces de rechange). L’on assiste d’autre part à une sorte de  « re-traditionnalisation » du pouvoir politique dans son ensemble. Des candidates voilées apparaissent sans visage sur les affiches de plusieurs listes partisanes (comme celles du FFS (Front des forces socialistes) et du FNA (Front national algérien), exprimant très clairement cette islamisation par le bas qui touche le pays.  Une pratique justifiée par le président de la  HIISE (Haute instance indépendante  de surveillance des élections), un Islamiste du groupe Enahdha,  pour qui « La loi a donné la liberté aux candidats de choisir la manière de se faire connaitre aux électeurs ( …)  Avec le nom seulement ou le nom avec la photo, le choix est laissé au candidat qui doit respecter néanmoins les dimensions de l’affiche ». Pour lui le problème n’est pas fondamentalement politique, mais technique.

 Le maigre score réalisé par les partis démocrates

Aucun des partis démocrates (non-islamsites d’opposition ) n’a obtenu assez de sièges pour pouvoir constituer un groupe parlementaire, pour lequel il faut un minimum de 21 députés. Le FFS a remporté 14 sièges, le PT (Parti du travail), 11 et le RCD, 9. Aucun de ces partis ne peut constituer un groupe parlementaire. Ils ne se sont pas en effet positionnés dans le camp présidentiel lors de la lutte des apparatchiks au sommet de l’Etat, laquelle s’est d’autre part soldée par la mise à la retraite du chef du trés influent DRS (Département du renseignement et de la sécurité), le général Toufik. Par contre, le TAJ et le MPA, qui ont soutenu le clan présidentiel sans ambigüité pour ne pas  dire de façon carrément grotesque, ont obtenu respectivement 19 et 13 sièges. Pour des partis dont la base sociale est insignifiante, ils ne pouvaient espérer mieux.

Déconnectés de la réalité les partis dits « démocrates » ont appelé les Algériens à voter massivement, tout comme l’a fait le pouvoir. Ce qui est important à relever c’est que ces partis n’ont pas été écoutés, même dans leur fief de prédilection. Le secrétaire général du FFS n’a pas été élu dans sa propre circonscription ! Dans les circonscriptions de Tizi-Ouzou, Bejaia, Bouira, Boumerdes ainsi qu’en France, perçues comme bastions des partis démocrates, le taux de participation a été le plus faible, officiellement de l’ordre de 17%.   Par contre, la consigne de « boycott » émise par le MAK (Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie) et d’autres groupes, semble avoir été bien suivie.

D’autre part, on peut constater que les autonomistes et les séparatistes gagnent de l’influence, tandis que les partis traditionnels se trouvent de plus en plus discrédités. Le pouvoir les a finalement piégés. La jeunesse leur tourne le dos. Par contre, les partis  qui ont appelé au boycott, comme Jil Jadid de Sofiane Djilali et Talaie El Houriat dirigé par Ali Benflis, ex-candidat malheureux aux élections présidentielles de 2004 et 2014, gagnent en crédibilité.

 Les erreurs du ministère de l’Intérieur

 Les chiffres des résultats des élections législatives fournies par le Conseil constitutionnel montrent des écarts très importants par rapport à ceux annoncés par le ministère de l’Intérieur. Le taux de participation est ramené de 37,09% à 35,37%, soit près de deux points d’écart.  Le plus surprenant concerne le nombre de bulletins nuls. Il est ramené à la baisse, à 1.757.043. Les services du département de l’Intérieur se sont trompés également quant au nombre de votants, avec un écart de 398.976 entre leur chiffre (8.624.199) et celui du Conseil constitutionnel (8.225.223).  Autres couacs, des chiffres annoncés avec beaucoup de retard, d’autres totalement absents, un site web officiel inefficace, etc. Le Ministère des Affaires étrangères n’a pas fait mieux, avec les résultats de la diaspora qui n’ont pas été livrés à temps…  A ces problèmes techniques, il faut bien ajouter la falsification des PV et le bourrage des urnes ; pourtant l’Algérie a vécu le 4 mai 2017 sa première élection législative de l’ère de la la 3ème et 4eme Génération de technologie mobile (3G et 4G). A terme, la numérisation du processus électoral permettra certainement d’éviter tous ces couacs. Mais quel est le groupe politique, au pouvoir ou dans l’opposition, qui souhaiterait une transparence totale des élections ?

Les enseignements d’une faible participation  

Pour beaucoup d’Algériens, les élus au niveau local comme national n’apportent pas de réponses à leurs problèmes quotidiens. En effet, les députés ne se préoccupent que de leurs honoraires et des rentes de situation qu’ils peuvent générer pour eux-mêmes. Le parlement (APN) n’est qu’une simple chambre d’enregistrement, sans le pouvoir permettant d’influer un tant soit peu sur les décisions du gouvernement. Les députés ne se font d’ailleurs pas d’illusions, l’absentéisme est devenu problématique lors des séances plénières de l’assemblée nationale ; et on peut avancer que tout compte fait ils n’ont pratiquement initié aucune loi durant les quatre législatures précédentes ! Les députés sortant ont concédé sans résistance des prérogatives budgétaires et financières à l’Exécutif, tout en prenant toutefois le soin de bien négocier leur prime de départ. Le projet de loi de finances de 2016 a en effet accordé à l’Exécutif, entre autres, le droit de réviser à sa discrétion des allocations budgétaires déjà votées.

Paradoxalement, le pouvoir ainsi que l’opposition officielle encouragent d’une certaine manière une forte abstention. En effet, une forte mobilisation électorale remettrait inéluctablement en cause le statu quo ambiant ; ce qui engendrerait une dynamique conflictuelle, en faveur d’une gestion différente des affaires de la cité. L’opposition institutionnelle n’a pas jugé utile de rejoindre le mouvement social qui ne cesse de prendre de l’ampleur à travers tout le pays. Elle préfère tout bonnement se positionner en marge du mécontentement populaire. «Wait and see », telle est l’approche adoptée .

D’autre part, le profil des candidats montre que nombre de corrompus, opportunistes et incompétents, sont présentés aux électeurs. La plupart des députés sortant sont reconduits sur ces listes, alors que les jeunes militants en sont souvent absents. Les hommes d’affaires et les oligarques sont nombreux à se présenter aux élections ; et les responsables des partis sont même fiers d’apporter un soutien aux sphères informelles et spéculatives. La « chkara », l’argent douteux, a envahi les centres de décision, alors qu’une politique rigoureuse d’austérité et diverses restrictions budgétaires sont imposées à l’ensemble des citoyens.

Les slogans officiels, tels que «la menace aux frontières », «la main de l’étranger qui veut déstabiliser le pays », «la nécessité de préserver la sécurité du pays », n’ont pas incité les algériens à aller voter en masse. La gestion de la crise de légitimité par la peur ne fonctionne plus.

Saïd Sadi, Secrétaire général du RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) soutenait à une certaine époque que l’armée était le seul parti digne de ce nom en Algérie. Le scrutin de 2017 a clairement démontré que les abstentionnistes constituent un autre grand parti. Ce dernier est constitué de jeunes actifs et engagés pour le bien de la collectivité. Désormais, il faut faire avec ce nouveau «parti des insoumis, et anti système ».  « L’Algérie du marteau » et « l’Algérie de l’enclume » risquent de s’affronter, si une ouverture sincère et véritable n’est pas amorcée rapidement.

Emergence d’un parti des insoumis

Les électeurs algériens se sont clairement désintéressés de ces élections.  Ce désintérêt est légitime lorsque la question sociale est absente du discours des « démocrates », ainsi que de celui des islamistes.  En fait, la principale particularité de cette campagne a trait à l’intervention d’un nouvel acteur, constitué par les internautes. On peut relever à cetégard que le clip video du youtubeur DZjoker titré Mansotich («je ne saute pas»,  jeu de mot avec manvotich, «je ne vote pas») est devenu l’hymne des partisans du boycott. Cette vidéo a été visionnée plus de 4 millions de fois durant la campagne électorale.

En outre, il nous faut remarquer que cette forme de démocratie, telle qu’elle est pratiquée en Algérie et dans nombre de pays plus avancé, en Europe et aux USA, ainsi qu’en Tunisie, « l’exception du printemps arabe » a, d’une certaine manière, contribué à aggraver les inégalités sociales.   Les dernières élections dans ces pays ont clairement montré que cette forme de représentativité possède des limites certaines.

Le modèle de sortie de crise mis en place en Algérie au lendemain des émeutes d’octobre 1988 a été pour ainsi dire vendu au rabais aux élites rentières et de conviction autoritaire. L’infitah sous contrôle avait pour objectif ultime la légitimation d’un certain autoritarisme électoral. Une transition politique réussie en Algérie devra constituer un processus graduel, devant aboutir à un autre modèle politique ainsi que de développement économique. La démocratie délibérative est plus adaptée à certaines valeurs et pratiques traditionnelles, et peut être l’instrument privilégié devant contribuer à l’instauration d’un nouvel ordre social plus juste et plus équitable. Cette forme de démocratie est à construire avec la génération des réseaux sociaux, y compris de nouvelles élites, qui elles seraient décomplexées par rapport à la notion de légitimité révolutionnaire et historique.

* Rachid Tlemcani est professeur de sciences politiques à l’université d’Alger III.

(Cet article est basé sur un entretien paru dans le Matin d’Algerie du 14 Mai 2017)