Wonder Woman : Interdiction, ou boycott ? (Nejib Ayachi)

Wonder Woman, un film d’action à gros budget basé sur un comic book à succès, dont le personnage principal est une femme, une amazone guerrière, a été interdit de projection dans les salles de cinéma de Tunisie et d’autres pays arabes.

Wonder Woman est une super-heroine qui se bat physiquement contre les méchants aussi bien –sinon mieux- que les autres héros mâles des bandes dessinées de la fameuse maison d’édition DC Comics. Et, nous disent certains critiques : à l’encontre des autres personnages féminins de BD, Wonder Woman existe par elle-même et n’est pas la réplique où le pendant d’un personnage masculin. En outre, le film est mis en scène par une femme, qui aurait réussi à s’imposer à Hollywood, une institution dominée par les hommes et où sévirait une culture particulièrement machiste.

Pour ces raisons, le film est considéré par certaines (et certains) comme étant en soi une victoire “féministe”. Wonder Woman a été qualifié par de nombreux critiques comme étant un ‘’personnage inspirant et noble qui force le respect”, qui a même été adopté par l’ONU, allant jusqu’à la nommer emblématiquement « ambassadrice honoraire pour l’émancipation des femmes et des filles ».

On peut quand même se demander si s’imposer par la violence, même si c’est de manière « noble », dans le monde fictif masculin, ultra-violent, des bandes dessinées américaines publiées par DC Comics, constitue vraiment une victoire féministe, et un exemple à suivre ?

D’autre part, l’actrice principale du film qui incarne Wonder Woman, Gal Gadot, est une Israélienne et une sioniste convaincue, qui a fait publiquement l’éloge de l’armée israélienne et soutenu l’invasion de Gaza en 2014, durant laquelle selon un bilan de l‘ONU, « plus de 1 500 civils ont été tués, 11 000 ont été blessés et 100 000 déplacés ».  Gadot a également servi dans l’armée israélienne, entre 2005 et 2007, lorsqu’Israël a attaqué le Liban et détruit une grande partie de ses infrastructures.

On peut donc comprendre que le Liban, officiellement en guerre avec Israël, qui l’a envahi, bombardé et a occupé une partie de son territoire à maintes reprises, y compris alors que Gadot servait dans les rangs de son armée, ait pu interdire la projection du film Wonder Woman dans les salles de cinéma du pays.

Et, meme si, comme le rappelle  à juste titre Neda Elia, professeure et ecrivaine palestinienne en exil aux États-Unis, « on ne devrait pas interdire un film à cause d’acteurs israéliens, car les interdictions et les boycotts doivent se faire contre des institutions et des produits, et non pas contre des individus ». « Hollywood n’est pas une institution israélienne, même si de nombreux films hollywoodiens ont un parti pris sioniste ».

Pour ce qui concerne la Tunisie, qui n’est pas officiellement en guerre contre Israël, et qui se targue d’être la seule démocratie du monde arabe (avec le Liban), on ne voit pas pourquoi les autorités ont refusé un visa d’exploitation à ce film qui se trouve de ce fait interdit de projection dans les salles de cinema du pays ? Outre qu’un tel acte isolé qui ne s’inscrit dans aucune stratégie ou démarche de protestation, aura un impact quasiment nul pour faire avancer la cause palestinienne, il faut rappeler qu’en démocratie, à moins que ce ne soit pour des raisons de protection des mineurs contre des images violentes ou sexuelles, l’État n’a pas à interdire tel ou tel film de manière aussi arbitraire. Sinon on retombe dans la censure, qui est un des attributs des dictatures.

Il est par contre tres probable que les dites autorités aient voulu faire dans le populisme facile et la démagogie, et s’acheter à bon compte une bonne conscience soit-disant anti-sioniste.

Ce n’est donc pas le role de l’Etat d’interdire un film sans raisons valables respectueuses des droits démocratiques. Cependant, rien n’empêche par ailleurs les individus et les organisations de la société civile d’appeler les tunisiens à boycotter ce film, à ne pas aller le voir. Et c’est mon cas, personnellement je n’irai pas voir ce film et j’appelle les amis tunisiens et autres à le boycotter, mais je suis opposé à son interdiction officielle par les autorités de l’Etat. Je suis contre la censure.

Nejib Ayachi (Universitaire, Washington DC)