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Le Jeudi 26 Janvier 1978, les morts et les blessés se comptent par centaines, plus de 20 ans après l’indépendance. Ce jeudi « noir », l’union sacrée entre la centrale syndicale, UGTT, et le Destour, parti au pouvoir depuis l’indépendance du pays, se brise et le pays vacille.

La grève générale décrétée par la centrale syndicale s’est en effet achevée dans le sang et a amorcé une longue et douloureuse fin de règne pour le fondateur de la république tunisienne, Habib Bourguiba.

Un rapport préparé par la communauté du renseignement Américain (Interagency Intelligence) et récemment déclassifié par le Département d’Etat des Etats-Unis d’Amérique [1], nous offre un certain nombre de clés de lecture pour mieux comprendre les événements de l’époque en relation avec la politique Maghrébine de la première puissance mondiale, dans le contexte de la guerre froide.

Signalons que pour l’auteur de cet article, il s’agit d’une véritable plongée dans l’histoire nationale, avec les yeux des diplomates et chefs espions américains.

Les contextes régional et international

Après la défaite militaire d’octobre 1973 de l’Egypte et de la Syrie par Israël, le monde Arabe s’est trouvé en perte de repères, sans vision, ni leadership véritable.

Cette perte de repères, avec le besoin de serrer les rangs, se sont matérialisés par le traité de Djerba de 1974 pour un projet d’union entre la Tunisie et la Libye, signé dans la confusion, sans stratégie ni préparation. Par la suite, le retrait de Bourguiba de ce traité, effectué dans une  confusion plus grande encore, a contribué à jeter les bases d’une ambiance délétère entre Tunis et Tripoli, ce qui a contribué aux évènements du Jeudi Noir.

L’effondrement des puissances arabes du Moyen-Orient, et au niveau maghrébin le développement d’une lutte fratricide entre l’Algérie et le Maroc, ont laissé la voie grande ouverte à un autre acteur, la Libye de Mouammar Kadhafi, en quête d’influence dans la région. En effet, le colonel Kadhafi, dopé par l’armement Soviétique, qui n’a pas digéré l’avortement du projet d’union Tuniso-Libyenne, et profitant du conflit entre Algérie et Maroc portant sur le Sahara occidental, a soufflé le chaud et le froid sur la Tunisie, se faisant de plus en plus menaçant.

Les tensions entre la Libye et la Tunisie se sont trouvées amplifiées par le différend concernant l’exploitation des champs pétrolifères situés sur le plateau continental, à la frontière des deux pays, et risquaient meme de se transformer en confrontation militaire. L’instabilité au Moyen-orient et au Maghreb, auquel il faut ajouter le relatif désintérêt Américain quant à l’équilibre des forces au Maghreb, ont contribué à un sentiment d’encerclement et de menace en Tunisie, laquelle redoutait les tentatives de subversion de la part de la Libye et même une invasion de son armée.

Extraits et analyse du document déclassifié :

Bourguiba, son régime et la guerre de succession

« Bourguiba’s genius has been his ability to make Tunisia’s closed one-party system work for nearly 22 years behind a democratic facade. He is the father of his country and still enjoys a high level of popular support. The fruits of his leadership have been a relatively high degree of political stability and economic well-being. Under Bourguiba’s leadership, Tunisia has maintained a moderate, flexible approach in foreign policy. His ruling style has been paternalistic, highly personal, and autocratic. »

Il nous faut relever ici que l’estime que portaient les gens du renseignement Américain à Bourguiba, ne les a pas empêché de qualifier son régime de ce qu’il a toujours été, à savoir une démocratie de façade et un pouvoir autocratique, personnel et paternaliste.

Cette description fait office d’introduction à l’analyse des raisons perçues par les services de renseignements Américains comme ayant mené aux événements du jeudi noir, pour  conclure que la fin de l’ère Bourguiba était proche : « President Habib Bourguiba, the ailing 74-year-old leader … is nearing the end of his rule. »

Les faiblesses de la présidence Bourguiba et sa maladie ont effet accéléré la lutte pour sa succession, entre les hommes forts du PSD d’un côté, et la centrale syndicale menée par Habib Achour, de l’autre.

Les agences de renseignements américaines ont perçu cet événement comme la manifestation d’une guerre de succession que personne n’attendait réellement avant la mort du leader. La maladie de Bourguiba, étayée dans d’autres câbles de l’ambassade américaine à Tunis, a encouragé les principaux protagonistes à accélérer leurs manœuvres pour frapper leurs adversaires en premier.

Deux clans, regroupant les principaux caciques du pouvoir, s’affrontaient au sein de la grande famille nationaliste, le clan Hedi Nouira, soutenu par Mohamed Sayah, Abdallah Farhat et Habib Bourguiba Jr., et le clan Habib Achour, soutenu par Moncef Belkhoja, Wassila Bourguiba (l’épouse du president) et Mohamed Masmoudi.

La politique économique et étrangère de la Tunisie a fourni le cadre idéologique rationalisant et nourrissant ce conflit, fortement imprégné d’ambitions personnelles. Cette lutte interne au niveau des plus hautes sphères de l’Etat ne pouvait évidemment que favoriser l’interventionnisme étranger.

Achour, Kadhafi et la souveraineté nationale

La faiblesse de Bourguiba, et donc de l’Etat, a encouragé les prétendants au trône à se faire plus entreprenants, au détriment de la souveraineté nationale. Le leader syndicaliste Habib Achour, qui en 1976  après l’expulsion de travailleurs tunisiens de Libye, n’a pas hésité à traiter dans ses conversations avec les diplomates Américains, le Colonel Kadhafi, de ‘fou’ :  Achour looks on Qadhafi as « crazy », and not a serious threat to Tunisian stability. [2]  a quand même entrepris une visite à Tripoli en Mai 1977, laquelle a pris des allures de visite d’Etat.  Au cours de cette visite, il a rencontré Kadhafi, ainsi que Mohamed Masmoudi, (destitué de ses fonctions de ministre des affaires étrangères par Bourguiba en 1974), et eut droit à trois heures d’entretien avec le leader Libyen, au cours duquel il proposa sa propre solution au problème du plateau continental : « Concerning the continental shelf, Achour said that « the rights of each of the two parties ought to be respected, that is the belief of Tunisia and of the jamahiriya. »

Habib Achour retourne ensuite à Tunis et fait grand bruit de sa visite et des intentions pacifiques du « guide » Libyen : « In press statement Achour gave impression that Qaddafi was willing to seek peaceful settlement of dispute. Achour said he met with qadhafi for over three hours and that they discussed the « worker question, » the jerba unity declaration, the continental shelf, and economic and technical cooperation between their two countries.[3].   Habib Achour told us on May 28 that he had spoken with libyans in tripoli via telephone and they had assured him that everything the colonel qadhafi had told him in their meeting was still valid. »[4]

En fait, Achour a donné l’impression de s’être comporté comme chef d’Etat, mais il a été pris dans un jeu qui le dépassait et s’est trouvé utilisé par Kadhafi et Masmoudi sur l’échiquier politique tunisien, dans le but d’isoler Hedi Nouira et d’en affaiblir la légitimité.

Pire encore, il a signé un communiqué avec les « syndicalistes » libyens, sans obtenir de contrepartie concrète du guide sur la question du plateau continental, appelant les « leaders » à accélérer la mise en place des accords de Djerba, afin de respecter « le désir des masses ouvrières des deux pays. »

L’ambassade Américaine dans son rapport de Mai 1977 a interprété cette visite et le tapage médiatique initié par Achour qui en a suivi, comme un moyen pour renforcer son crédit politique, tout en insistant sur le rôle prétendument joué par Masmoudi dans l’orchestration de ce « scénario », et afin qu’il soit rehabilité : « Achour also told us he is working hard to get Masmoudi back to Tunisia and into government, probably as foreign minister again. »

Les diplomates U.S. rapportent aussi qu’en 1977 Achour n’hésitait pas à dire à nombre de journalistes étrangers qu’il parviendrait à avoir la « tête de Sayah » ainsi qu’ultérieurement celle de Nouira, se plaçant ainsi comme le « grand arbitre de l’ère post-Bourguiba ».[5]

Les câbles et rapports Américains ne disent pas si les visites de Achour avaient la bénédiction de Bourguiba ou de Nouira ; cependant, la politique étrangère parallèle de l’UGTT de l’époque contredit clairement la politique étrangère du gouvernement durant une crise régionale majeure, et n’a fait que renforcer une ambiance politique sous tension, exploitée ultérieurement par le clan Nouira.

Les liens qu’entretenait Achour avec Kadhafi étaient donc interprétés par le clan Nouira comme une dangereuse infiltration libyenne qui a touché, selon eux, le ministère de l’intérieur par le biais de Tahar Belkhodja (ministre de l’intérieur)  et le palais de Carthage par le biais de Wassila Ben Ammar. Cette main libyenne devait donc être coupée et leurs relais isolés : « A member of Nouira’s personal cabinet (he also claimed that tahar belkhodja had somehow been involved by instructing police/security forces not to interfere with UGTT organized demonstrations. he added that another high ‘personage’, whose name cannot be mentioned, was a party to these schemes — a clear reference to wassila bourguiba.) »[6]

« Bourguiba, jr. said that there is now incontrovertible documentation available which proves that president Qadhafi engineered efforts to subvert ‘those in the palace closest to president bourguiba’. never once referring to his step-mother, wassila, except as ‘she’, he explained that she had helped in the machinations of Qadhafi, Masmoudi, Belkhodja and Achour to destabilize and eventually to bring down the Nouira government. »[7]

Hédi Nouira, pressenti comme le nouvel homme fort de la Tunisie

Ayant constaté que Hedi Nouira avait assuré son contrôle sur le gouvernement (suite au remaniement qui a précédé la crise du jeudi noir) ainsi que sur le parti au pouvoir, les chefs du renseignement Américain ont prédit un avenir présidentiel à Nouira, avec la pérennité d’un gouvernement Tunisien « modéré et pro-occidental » pour les cinq années à venir : « We expect that Nouira will continue as Prime Minister and will succeed Bourguiba. Given his control of the government and party apparatus, Nouira will become Tunisia’s president and would have a considerable advantage over other contenders in a subsequent presidential election. »

Nouira était dépeint comme un homme d’Etat « conservateur sur les questions de politique interne », comprendre ici réfractaire aux réformes démocratiques, et, plus important encore, comme le tenant d’une politique étrangère « modérée et pro-occidentale ».

Malheureusement, certains passages essentiels concernant la faiblesse de sa base politique n’ont pas été déclassifiées. Le rapport fait cependant état du soutien important dont jouit l’ancien premier ministre tunisien de la part d’ Habib Bourguiba Junior, décrit comme un dur qui refuse tout compromis avec l’UGTT et qui joue le rôle de rempart contre l’influence de Wassila Bourguiba, qui elle par contre se faisait l’écho au sein du palais de Carthage des thèses de Belkhouja, Masmoudi et surtout du leader de l’UGTT, Achour.

Plus croustillant encore, le rapport des agences de renseignements ne se limite pas aux analyses et prédictions et confond meme parfois analyses et vues de l’esprit : « We believe Nouira and most leaders of the political establishment probably recognize the dangers of a long-term policy of repression. Over time, these leaders are likely to seek a compromise with other moderate interest groups to preserve Tunisia’s civilian-dominated political system. » Les chefs espions américains s’inquiétaient de la tournure des événements et du risque d’une intensification de la répression, espérant au passage un renouveau du régime par un infléchissement de la politique du tout sécuritaire en forgeant des alliances avec des groupes politiques plus modérés, se faisant ici vraisemblablement les portevoix de l’invitation d’Hassan II faite à Bourguiba de tendre la main à Ahmed Mestiri pour renforcer sa base politique et son gouvernement.

Malgré la confiance perceptible dans la relative cohésion de l’élite tunisienne, le rapport laissait transparaître une inquiétude, celle d’une prise en main militaire.

Un régime à bout de souffle et le risque d’une reprise en main militaire

Dans ce rapport, l’hypothèse d’un coup d’Etat militaire se mesure en terme de « risque » et ne rassure guère les analystes en chefs qui présentent avec une grande clarté la conséquence directe d’une éventuelle persistance d’une politique ultra-répressive, qui a marqué la réaction du gouvernement à la grève générale du 26 janvier, sur la légitimité et la stabilité d’un pouvoir civil à Tunis qui ne pourrait avoir d’autre alternative que de ceder la place aux militaires : « Greater reliance on repressive measures over an extended period of time would erode the successor leadership’s legitimacy and increase the risk that some group within the military might eventually step in to form either a conservative authoritarian regime or a reform minded military government. »

Les Américains avaient bien raison d’enclencher la sonnette d’alarme, puisqu’un militaire a posé les jalons de sa carrière politique grâce à la répression du 28 janvier, et qui n’est autre que Zine el-Abidine Ben Ali ; lequel, bien que se présentant en civil, a orchestré un coup d’état militaire, qualifié parfois de coup d’état médical.

Dans un câble de l’ambassade U.S. à Tunis du 1er février 1978, relatant une discussion avec Thameur Achour fils du leader syndicaliste, dans laquelle il concédait que l’UGTT avait mal géré les visites de son père en Libye, mais tout en niant toute connivence idéologique avec le colonel Kadhafi, déclarant que ni la Tunisie, ni l’UGTT n’accepterait pour la Tunisie, une dictature militaire de type LIbyen :  » He said that his father had rejected political alliance with Libya, telling colonel Kadhafi that neither Tunisia nor UGTT would accept a Libya-style military dictatorship. »

Dans la même conversation, Thameur Achour exprima son  inquiétude concernant Zine Abedine Ben Ali, l’accusant au passage de conspirer avec le colonel Kadhafi : « Rhetorically he remarked, « doesn’t that seem ironic in light of the last eight days’ events? ». he mentioned, almost in passing, that col. zine abdine ben ali, the newly-named director of surete, is now, and has been for some time, in the pay of col. qadhafi. he stated that ‘it should very easy for the Americans to analyse the truth of this.’ He pointed out too that zine abdine had been on the list of potential ministers of the now-defunct merger between Tunisia and Libya. »

La menace soviétique et les intérêts vitaux de Washington

Le Jeudi Noir fut à l’évidence un moment déstabilisant qui vint rappeler à l’allié américain l’importance de la stabilité dans ce pays situé au cœur de la mer méditerranée.

Certes, l’éventualité d’un coup d’Etat de jeunes officiers panarabistes « du style Kadhafi », sympathiques aux thèses panarabistes ou pro soviétiques, était écarté d’emblée par ces analystes ; mais l’inquiétude de voir les soviétiques profiter de la faiblesse du pouvoir à Tunis pour étendre leur influence et de garantir l’accès aux installations portuaires de Menzel Bourguiba à leur navires de guerre, est clairement exprimée dans le rapport: « Over the longer run, Tunisia could see the emergence of a regime that would be less overtly pro-Western and more dogmatically nonaligned. Such a regime probably would accelerate Tunisia’s drift away from close identification with the United States. We do not expect Tunisia to align itself with the USSR, although the Soviets may be permitted greater access to ship repair facilities. It is unlikely that Tunisia would accord Moscow base rights. »

En effet, l’importance des ports tunisiens pour la 6eme flotte américaine est expressément soulignée :  « The importance of Tunisia’s ports to the US 6th Fleet should not be minimized. Tunisia is one of the few Mediterranean countries which permit routine port calls by the 6th Fleet, including its nuclear-powered ships…Perhaps more important to US strategic interests is the denial of Tunisia’s naval facilities to the Soviet Union.

Et, ajoute le rapportsi la Tunisie permettait aux soviétiques d’entretenir et maintenir leurs sous-marins de manière prolongée, ou d’établir une base permanente dans un de ses ports les intérêts stratégiques des E.U. en seraient affectes de maniere significative :    « if the Soviets are allowed to undertake frequent and extensive servicing of their submarines or establish a permanent floating base of auxiliary ships in port, US strategic interests would be significantly affected. »

En effet, Menzel Bourguiba possédait (et possède toujours) une importance stratégique certaine, puisque  le contrôle de  la méditerranée revêt une importance vitale pour Washington et pour l’OTAN,  car essentielle à la sécurité de l’Europe et attenant au canal de suez. L’idée donc de voir les ports tunisiens utilisés par des navires et sous-marins soviétiques militaires mettait à mal le fragile rapport de force international de l’époque.

La politique étrangère « modérée » de la Tunisie

Les positions de la diplomatie tunisienne préoccupaient aussi les analystes s’exprimant dans le rapport, car la politique de promotion de la coopération[8] entre le « tiers monde » et les « démocraties occidentales » était perçu comme la caractéristique première de la diplomatie de Bourguiba et la préservation de celle-ci était donc une priorité.

La Tunisie de Bourguiba était perçue comme un modèle de développement économique pour le tiers monde. Et le rapport faisait meme l’éloge du modèle de développement tunisien mis en place par Nouira, un modèle « d’économie mixte relativement libre », loin de toute partialité idéologique ; et considérait que son succès était dans l’intérêt des Etats-Unis : « Tunisia’s economic performance since 1970, in part the result of foreign and domestic private capital, demonstrates the benefits of a relatively free mixed economy. It is in the US interest to see Tunisia’s experiment in economic development succeed. »

D’autre part, le rapport considérait également, et à juste titre, que le clan des durs mené par Nouira et les autres clans étaient tous ou presque assimilés à des alliés objectifs, naturels et idéologiques des Etats Unis : « Ideologically and culturally, most of the elite and much of Tunisia’s population prefer the West over the Communist world. »

Alliés objectifs certes mais sensibles à la question palestinienne, et le soutien Américain à Israël était gênant et inhibant pour de bonnes relations entre Tunis et Washington.[9]

L’équilibre des forces au Maghreb et les absences de Washington

La politique de vente massive d’armes russes à la fois à Tripoli et à Alger a clairement mis à mal l’équilibre militaire du Maghreb[10] ; fragile du fait de l’instabilité inhérente aux pouvoirs en place dans des pays récemment indépendants. Cette fragilité des rapports de forces était renforcée par une absence de résolution Américaine pour soutenir à la fois la Tunisie devant la menace de Kadhafi et le Maroc dans sa guerre pour le Sahara occidental : « The Tunisians reportedly have been disturbed by what they consider signs of US inability to defend US interests in the Third World…As a result, it appears that the Tunisian leadership has concluded that it would be prudent to become more visibly nonaligned in the East-West context, while remaining pro-West in outlook and sympathy. »

Par ailleurs, le rapport se fait alarmiste et met en cause à la fois les instabilités politiques tunisiennes du fait des risques à long terme poses par la nature autocratique du régime, mais aussi de l’absence d’intérêt effectif manifesté par Washington à la région du Maghreb et aux capacités défensives de la Tunisie.

Le prix de l’indépendance de la Tunisie, coincée entre un Kadhafi imprévisible et un Boumedienne beaucoup trop prosoviétique et ambitieux au gout de Tunis, passait par le renforcement des liens avec à la fois les Etats Unis et la France, tout en ménageant ses voisins, surtout Alger, et jouant sur leurs contradictions. En ce sens, l’Algérie elle-même était gênée par les mouvements de Kadhafi dans la région et n’avait certainement pas intérêt à avoir une Tunisie sous la coupe du guide à ses frontières.

Deux ans après les événements de Janvier 1978, lorsqu’un commando de miliciens Tunisiens a tenté un coup d’Etat à partir de la ville de Gafsa, armé, entrainé et soutenu officiellement par la Libye et en sous main par des éléments du renseignement militaire Algérien. [11] L’incident de Gafsa, qui n’est que la conséquence directe des événements du Jeudi Noir, a ébranlé l’indépendance nationale et le fragile équilibre des pouvoirs au Maghreb. Ce commando soutenu par le « guide » Libyen et certains responsables à Alger, a tente de profiter de la faiblesse à la fois de la Tunisie mais aussi du nouveau président algérien, Chadli Ben Jedid.

Au delà de son intérêt historique, ce rapport déclassifié vient nous rappeler une constante historique pour la Tunisie, à savoir que, particulièrement à cause de sa taille réduite, sa faiblesse économique et militaire, et sa position géographique, elle sera toujours soumises à de fortes ingérences étrangères, qu’elle devra essayer de gérer au mieux de ses intérêts en tant que nation. Comme disait le général De Gaulle, « les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. » Les luttes intestines au sommet de l’Etat et les « politiques étrangères » spécifiques à chaque clan , organisation ou parti, luttant pour le pouvoir, sont une invitation aux ingérences étrangères et représente une menace vitale pour l’indépendance toute relative du pays.

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[1] FOREIGN RELATIONS OF THE UNITED STATES, 1977–1980, VOLUME XVII, PART 3, NORTH AFRICA, Interagency Intelligence Memorandum, NI IIM 78–10004 Washington, February 28, 1978, “The memorandum was coordinated at the working level among representatives of CIA, DIA, State/INR, NSA, and the Armed Forces.”

[2] Cable du 3 avril 1976 publié par Wikileaks.

[3] Cable du 18 Mai 1977 publié par Wikileaks

[4] Cable du 31 Mai 1977 révélé par Wikileaks

[5] Cable du 19 Octobre 1978 révélé par Wikileaks

[6] Cable du 12 Mai 1978 révélé par Wikileaks

[7] Cable du 6 Janvier 1978 révélé par Wikileaks

[8] « Tunisia has typically worked against gratuitous criticism of US and Western policies »

[9] Politically, close US identification with Israel has been a sensitive subject in Tunisia’s domestic politics. It risks becoming more so if Egypt’s peace initiative falters and the Arabs blame the failure on the United States.

[10] In a strategic sense the Tunisian leadership also may have perceived a shift of international power relationships in the Maghreb and the Mediterranean. The Soviet Union has provided vast amounts of military equipment to both Algeria and Libya.

[11] Selon Chedly Ben Jedid, président Algérien de l’époque, dans ses mémoires.

Oussema Abbes, Avocat et diplômé en relations internationales de la Royal Holloway University of London.