Le Maître Europe a encore usé de son gros bâton sur l’élève Tunisie pour le sanctionner de son manque d’assiduité en classe.

Pourtant, l’élève Tunisie est un exemple de réussite. Issu de la banlieue africano-musulmane, jadis appelée la côte des barbaresques, on le hisse depuis sa fameuse révolution démocratique au rang de modèle à suivre.

L’élève Tunisie essaie de bien s’habiller, porte la cravate, parle bien français, certes avec un léger accent, connait par cœur son cours de modernisme, cite Voltaire à foison et se targue d’avoir rédigé une belle constitution qui le différencie de ses voisins de la banlieue africano-musulmane.

Il faut dire que l’élève Tunisie veut s’intégrer, passer le concours de l’ENA, le réussir, et qui sait un jour, peut-être, louer un petit studio près des beaux quartiers.

L’élève Tunisie agace en classe. Il agace ses voisins qui eux ne voient pas d’un bon œil ce comportement étrange ; et surtout attire les jalousies, car Maître Europe ne lésine pas sur les satisfécits : « L’élève Tunisie est un modèle, suivez son exemple ! »

Mais, fait curieux pour un premier de la classe, il se prend souvent de belles claques. Ses voisins en ricanent, et le petit Chose peine à se relever.

L’élève Tunisie s’est retrouvé récemment dans la liste des cancres, parmi ceux qui font leurs petit commerce dans la cour de l’école, derrière le dos du maître. Celui-ci l’accuse d’être un paradis fiscal, et n’hésite pas à le mettre sur une liste noire, dans laquelle ne figure pourtant pas les élèves Luxembourg, Monaco, Gibraltar et autres habitants des beaux quartiers, qui eux sont pourtant des paradis fiscaux avérés et déclarés.

Malgré cela, le petit Chose arrive à peine à joindre les deux bouts.

Cette semaine, l’élève Tunisie a pris une nouvelle claque, ce qui a fait ricaner toute la classe. Le petit Chose se retrouve cette fois ci dans la liste des petits délinquants radicalisés, qui ne font pas très attention au blanchiment d’argent qui se passe chez eux et soutiendraient indirectement ces petits barbus basanés et très malintentionnés, que l’on sait.

Après cette belle déculottée, l’élève Tunisie pourrait citer Alphonse Daudet: « Moi, j’en avais une, une petite blouse, j’avais l’air d’un gone. Quand j’entrais dans la classe, les élèves ricanaient. On disait : ‘Tiens, il a une blouse !’ Le professeur a fait la grimace et tout de suite m’a pris en aversion. Depuis lors, quand il me parle, c’est toujours du bout des lèvres, et d’un air méprisant. Jamais il ne m’appelle par mon nom ; il dit toujours « Hé ! vous, là-bas, le petit Chose ! »

 Pax Europeae

 La présence de la Tunisie dans la « liste noire de l’Union Européenne (UE) des pays tiers « susceptibles d’être fortement exposés au blanchiment de capitaux et au financement du terrorisme », n’est pas une conséquence d’un traité international auquel la Tunisie a adhéré, mais d’une directive européenne.  L’Europe voit grand et internationalise ses directives, suivant l’exemple des États Unis, qui sont passés maîtres dans l’exercice brutal de ce type de soft power.

À l’origine de cette décision du Parlement européen, un rapport de novembre 2017 du Groupe d’action financière (GAFI), une institution inter-gouvernementale en charge, entre autres, de faire le suivi de la mise en œuvre de mesures de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme. Le GAFI a ainsi placé la Tunisie dans la catégorie des pays « à haut-risques et non-coopératifs ».

La Tunisie, qui a entamé la mise en œuvre de ces mesures, a pourtant été sanctionnée par le Parlement européen, lequel a trouvé qu’elle n’en faisait pas assez. Il l’a fait sans même la prévenir, sans lui demander de changer de cap.

Ainsi, l’Europe n’a plus besoin de conclure des traités avec la Tunisie pour l’obliger à se conformer à ses politiques, il suffit d’agiter le chiffon noir de la classification pour semer la zizanie dans le pays et au sein des entreprises européennes implantées dans le pays, et effrayer les prêteurs potentiels dont le pays a actuellement tant besoin.

Le pouvoir de  l’Europe est considérable, surtout lorsqu’il s’exerce contre un petit pays comme la Tunisie. Il lui suffit de « lister » un pays, sans même en arriver à user de sanctions, pour que, comme la Tunisie, il s’agenouille devant le maître Europe.

Il va sans dire que le rapport de forces est en faveur du nord, étant donné le degré de dépendance économique et la faiblesse de l’État, mais à trop vouloir et trop rapidement imposer sa Pax Europeae dans sa sphère d’influence, l’Europe risque de déstabiliser la Tunisie, et déclencher ainsi ce qu’elle craint le plus, à savoir le chaos des flux migratoires vers l’Europe.

La solution pour la Tunisie ne doit pas bien sûr passer par la politique du chaos, en allégeant le contrôle de ses frontières nord, ni par de tonitruantes déclarations nationalistes, qui ne seraient que des discours sans actions. Car il faut regarder la réalité telle qu’elle est, aujourd’hui nous sommes faibles, mais cela n’est pas une malédiction.

Cet épisode des relations tuniso-européennes ne peut que nous rappeler la nécessité d’un Maghreb uni. Les pays du Maghreb séparés et désunis ne peuvent bien évidemment pas faire le poids face à l’Europe.

Négocier en bloc est une question de survie !

Négocier individuellement avec l’UE renforce le déséquilibre dans les relations, comme nous le confirme d’ailleurs les très récentes négociations sur les accords de pêche entre le Maroc et l’Union européenne.

Il nous faut impérativement oeuvrer à l’unité maghrébine et à instaurer une meilleure gouvernance. Nous pourrons ainsi établir un certain équilibre des forces avec l’Europe. Sinon, demain, nous risquons tous de devenir des migrants sur des barques de fortune qui vogueront vers la Sicile.

Oussema Abbes                                                                                                                          Avocat (Tunis) ; diplômé en relations internationales de la Royal Holloway University of London

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